LE TEMOIGNAGE ORTHODOXE DANS LE MONDE CONTEMPORAIN, EN RELATION AVEC LES CHANGEMENTS GEOPOLITIQUES SURVENUS DANS LE BASSIN MEDITERRANEEN

Εισήγηση Σεβασμιωτάτου Μητροπολίτου κ. Γαβριήλ που πραγματοποιήθηκε την Πέμπτη 21 Μαρτίου 2019 στη Γαλλική Πρεσβείας της Αθήνας.
21 mars 2019

C’est pour moi une immense joie et un grand honneur d’être aujourd’hui parmi vous.

Avant de présenter mon exposé, permettez-moi d’abord de présenter mes vifs remerciements à l’Ambassade de France à Athènes, plus particulièrement à mon ami l’ambassadeur Christophe Chantepy de l’invitation honorifique, mais aussi de l’occasion qui m’est donnée de discuter et de réfléchir avec vous sur une question si importante. Bien entendu, j’adresse aussi mes félicitations pour l’organisation d’un programme d’information et de formation si remarquable et significatif.

Manifestement, la présence d’un ecclésiastique de l’Église de Grèce dans une pareille manifestation axée sur des questions principalement géopolitiques, régionales, voire géostratégiques, c’est-à-dire, étrangères, dirait-on, tant au domaine ecclésiastique au sens large qu’à l’ambiance liturgique plus générale, démontre que l’Église de Grèce est parvenue à jouer un rôle fondamental aussi bien dans l’État grec qu’à un niveau international, c’est-à-dire dans ses relations internationales.

Certes, ce parcours dynamique, cette image de l’Église de Grèce s’inscrit dans une tendance plus générale des Églises chrétiennes à travers le monde, mais aussi des autres religions, soucieuses de redéfinir leur position dans la société, suite aux évolutions sociales et politiques internationales. Autrement dit, le renouveau de la mission et de l’importance des Églises dans la sphère publique devient désormais plus tangible : pour les Églises elles-mêmes, qui se réorganisent et s’adaptent aux exigences de la société globalisée, d’une part ; pour les États qui perçoivent plus fortement la présence des institutions religieuses dans l’agir social et politique et qui adaptent en conséquence leur action et leurs relations avec elles, d’autre part.

À ce point, je considère indispensable de préciser d’emblée ce que l’on entend par le terme « relations internationales de l’Église » et quels sont les présupposés permettant de parler de relations internationales des institutions religieuses.

Traditionnellement, le terme « relations internationales » s’applique principalement aux relations entre États. Cependant, en raison de l’évolution, en dehors de l’État, de l’organisation humaine, il peut signifier aussi les relations entre organisations internationales (gouvernementales ou pas), voire les relations entre organisations internationales et États. Dans ce contexte élargi, les Églises, en tant que forme d’organisation sociale, entrent en action à un niveau international et sont en mesure de former des unions ecclésiastiques internationales .

En tant qu’ensemble de convictions, de principes moraux et de valeurs, mais aussi en tant qu’expression organisée des croyants, la théorie des relations internationales et, surtout, la tradition positiviste du réalisme, du libéralisme et du marxisme, bannissent la religion comme facteur susceptible d’influencer les relations internationales entre agents étatiques ; pourtant, de tout temps, elle est une composante fondamentale de l’organisation sociale.
Or, pour tracer une ligne stratégique et politique, il faut indubitablement avoir la société de son côté. Plus précisément, dans les régions des Balkans, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, la société des citoyens, dans sa majeure partie, s’exprime encore par les diverses communautés religieuses, possédant un grand nombre de membres, voire minoritaires. Les trois traditions monothéistes universelles – le christianisme, le judaïsme et l’islam – fournissent de multiples exemples du rôle déterminant que la religion joue dans la mission importante de la société, en matière d’instauration de la paix, de coexistence des peuples, voire des cultures et, enfin, de définition de l’identité des citoyens dont elle est souvent un élément constitutif.

Dans cette nécessité incontournable, le message orthodoxe s’avère actuel, impératif, indispensable plus que jamais. Les défis majeurs que constituent l’expression d’extrême-droite et fondamentaliste d’individus de plus en plus nombreux, le grand accroissement des flux migratoires, la dénatalité dans les pays européens et les changements géopolitiques manifestes présentent désormais un large éventail de lignes politiques inédites, envers lesquelles les religions ne peuvent ni ne doivent se contenter d’un rôle de simple observateur, mais, permettez-moi de dire, chercher un rôle de « régulateur » ; j’expliquerai dans la suite de mon exposé ce que j’entends par cette proposition sortant des sentiers battus.

Les trente dernières années, dès le début des années ’90, les puissances occidentales et les alliances transatlantiques semblent malheureusement prendre progressivement des distances de ce qui se produit dans les régions de la Méditerranée, méconnaissant de la sorte l’émergence de nouvelles forces politiques qui ont ainsi trouvé un terrain propice pour se développer entre les courants nationalistes apparus dans divers États balkaniques ; méconnaissant aussi la création de groupes islamistes extrémistes qui ont semé la mort au Moyen-Orient et qui ont renforcé le terrorisme en Europe et en Amérique.

Le rôle de cheville ouvrière Grèce-Turquie s’est enlisé dans la trivialité des revendications en mer Egée, les ressources énergétiques et autres différends bilatéraux en matière de minorités et de libertés individuelles, alors que, parallèlement était déjà lancée la grande persécution contre les minorités chrétiennes avec les résultats tragiques que nous avons vécus, que nous vivons de nos jours dans la région troublée du Moyen-Orient.

Les alliances cherchées par l’Occident avec Israël, autrefois avec la Turquie, changeaient constamment la feuille de route en matière de paix et de défense des droits de l’homme ; il en ressort que la diplomatie internationale s’est montrée incapable d’obtenir des accords susceptibles de mettre fin aux revendications territoriales et autres, à partir déjà de la Première Guerre mondiale.

Sur la base de ce qui précède, le rapport direct liant les questions politico-stratégiques au rôle des trois religions monothéistes devient donc évident. En effet, toutes les trois religions monothéistes ont pris naissance dans le même espace géographique, l’Orient, et, durant des siècles, elles ont coexisté tantôt pacifiquement, tantôt non. De nos jours, si leurs chefs chaque fois en charge ne travaillent dans le sens d’une convergence, je crains que les fanatismes religieux ne prennent des dimensions gigantesques avec un impact tragique sur la communauté mondiale, menaçant le bien suprême que constitue la vie humaine. D’ailleurs, le fanatisme ne s’en prend pas seulement à des adeptes d’autres religions, mais aussi à tout coreligionnaire possédant un esprit libre et une maturité d’âme lui interdisant d’être le jouet de dogmatisme ou de fanatisme, quel qu’il soit.

Dans ce sens, d’autres facteurs jouent un rôle important, tels le défaut d’instruction religieuse qui, combiné au défi que représente le flux des réfugiés, offre le terrain propice à toute sorte de fanatisme, d’intolérance, à l’usage de la violence, à la mésinterprétation du rôle des religions et, enfin, au retour à la période précédant la Seconde Guerre mondiale. De l’autre côté, les médias modernes jouent, bien entendu, un rôle significatif à maints égards, puisque, les dernières années, leur mauvais usage a considérablement servi à cultiver la violence et anéantir le principe de tolérance.

À ce point, permettez-moi d’évoquer la différence substantielle entre le mode de pensée de l’Occident et celui de l’Orient, et d’ajouter que, de tout temps, mon pays a le privilège d’être en harmonie entre ces deux courants religieux et philosophiques capitaux, mettant en relief la voie du juste milieu, ayant parallèlement un rôle d’équilibre entre ces deux tendances.

En effet, il est très souvent question aujourd’hui du principe de « tolérance » qui est même parfois exposé comme une composante indispensable et ontologique au sein d’une démocratie. En tant qu’attitude, la tolérance, qui est considérée comme un acquis naturel, spécialement dans la civilisation occidentale, est une notion pré-démocratique ayant pris naissance à l’époque des guerres religieuses en France et en Allemagne (XVIe et XVIIe siècles) et qui, à son point de départ, constitue non pas une vertu, mais une formule, dirait-on, de compromis entre adeptes fanatisés de religions adversaires.

Pourtant, ce principe très débattu de « tolérance » n’a de place dans l’Église orthodoxe. Le principal fondement de l’orthodoxie, c’est l’amour, car l’orthodoxie est l’Église de la charité. Or, dans l’orthodoxie, il n’est pas question de tolérer autrui, mais de l’aimer. De la même façon, dans un État orthodoxe, on se saurait parler de « tolérance », mais d’« acceptation ». Accepter autrui signifie l’aimer, le respecter en tant que personne unique, personne libre, créature faite à l’image de Dieu. Dans ce sens, l’État grec a accepté un nombre considérable de réfugiés, étant imprégné de ce mode de pensée orthodoxe. Si cela vient à manquer, ce sera préjudiciable à l’État, non pas à l’Église.

En effet, dans l’Église orthodoxe, nous confessons que Dieu « est amour », sans conditions ni séparations étanches, avec comme unique mesure Son sacrifice sur la croix pour l’humanité, blancs et noirs, hommes et femmes, pour tout être humain. L’humain émerge de l’amour de Dieu, s’y nourrit et s’y accomplit. Le Christ enseigne l’amour désintéressé envers son semblable . Il ne vient pas pour juger, mais pour sauver l’être humain . Il rejette la forme et ne s’attache qu’au fond, au réel. Il fréquente ceux qui sont marginalisés dans une société, attitude qui provoque des réactions, même parmi Ses disciples. Il accorde une grande importance aux relations humaines interpersonnelles. Il s’associe à l’homme simple. Il s’identifie au souffrant, à l’affamé, au démuni, au malade, au prisonnier.

Par conséquent, pour l’enseignement théologique orthodoxe, Dieu n’est pas seulement un mot, mais une relation ; une relation unique, personnelle, liant Dieu à l’être humain et l’humain à son semblable. Dans l’orthodoxie ce n’est pas l’« autre » qui est mon enfer ; il est mon paradis, celui qui me fournit chaque jour l’occasion de pratiquer le commandement fondamental du Seigneur « aimez-vous les uns les autres » et comprendre que dans le visage d’autrui, de tout étranger, c’est Dieu que je vois.

D’ailleurs, le Christ lui-même s’est avéré le plus grand « étranger » de tous les temps et de tous les siècles, puisqu’il a parcouru le pays en étranger, en errant, « sans avoir où poser la tête » . Ses compatriotes l’ont mis à mort en étranger et l’ont livré aux étrangers (aux Romains). Il a lui-même envoyé Ses disciples « à toutes les nations » et eux se sont expatriés et ont enseigné dans des pays étrangers. Ainsi, Jésus est devenu à maints égards le grand « étranger », celui qui n’a été compris que de quelques-uns pour devenir « nôtre ». Notre Dieu est devenu homme, en chair et en os, un parmi nous, non pas un héros ni un dieu de guerre, mais un humain faible, en sorte de guider tout être humain, avec comme principe absolu le respect à sa liberté, la sainteté et le salut.

Vous me direz : « Tout cela présuppose avoir la foi ! Et qui garantit que la vérité réside dans l’orthodoxie et non pas quelque part ailleurs ? » Je vous répondrai : « Oui ! Il faut la foi ! ». Et aussi que « c’est vrai que dans d’autres religions ou doctrines, on fait référence à cette relation de Dieu ou des dieux avec les humains ». Cependant, dans l’orthodoxie cela devient un appel, une invitation, une occasion et un mode de vie différent. Je m’explique : Faites s’il vous plaît une induction, en transposant ces valeurs dans la société. Faute de celles-ci, l’être humain pourrait opter pour ses instincts animaux et perdre son humanité. L’humain peut apprendre à tolérer, mais une tolérance sous conditions, circonscrite dans l’espace et le temps. En revanche, l’amour a un caractère désintéressé, il offre et il est offert, ne connaît ni des limitations humaines, ni des conditions, puisqu’il est et il demeure un commandement divin.

Dans cet esprit, la question des réfugiés surgie dans notre aire géographique aurait dynamité la société grecque, si ces principes et valeurs n’étaient pas ancrés dans notre DNA, et aurait causé une pression intolérable non seulement dans l’espace grec, mais aussi dans le Vieux continent tout entier.

On pose souvent la question : « qu’est-ce que l’Église a fait concernant le problème des réfugiés ? » À cet égard, permettez-moi d’évoquer le Programme universel de réfugiés, mis sur pied en 2012, qu’on est en train d’examiner et qui aide l’État grec sur plus de 40.000 demandes d’asile, alors qu’en créant la ONG APOSTOLI, l’Église a fait fonctionné en quatre ans (2012-2016) un lieu d’accueil de réfugiés dans l’île de Samos et elle continue encore de nos jours à nourrir plus de 60.000 personnes par jour, à mettre sur pied des programmes d’apprentissage du grec destinés à des réfugiés et à suivre le processus de leur intégration en Grèce et leur retour en sécurité dans leurs pays d’origine.

Hormis l’amour, un autre principe fondamental pour l’Église est celui du dialogue. D’ailleurs, toute la divine économie et révélation se déroule progressivement dans la création et l’histoire en tant que dialogue vivant entre Dieu et homme. L’acte même de la création est un dialogue du Dieu incréé avec son monde créé. Cette expérience et doctrine christocentrique de l’Église constitue la base de son identité dialogique et de sa mission dans le monde. D’ailleurs, le dialogue présuppose la foi, le dévouement et la capacité d’exprimer ces éléments en paroles et en actes. En vérité, y a-t-il quelque chose plus important aujourd’hui, dans notre temps de confusion, que le don du dialogue ? Y a-t-il de fondement plus important pour promouvoir la paix, l’unité des chrétiens et la coopération interreligieuse, mais surtout pour désamorcer les phobies, ces complexes causés par la méconnaissance de la tradition religieuse d’autrui ?

En effet, moyennant le Conseil Œcuménique des Églises (WCC) – qui, dans son programme de dialogue, souligne l’importance du respect dû à la réalité des autres traditions religieuses et l’affirmation de leur spécificité et identité – et la Conférence des Églises Européennes (CEC), de nombreuses collaborations entre les Églises chrétiennes et entre les communautés religieuses ont remédié à de sérieuses ankyloses faisant obstacle au progrès social, à la paix, à la coexistence et à la prospérité. Permettez-moi de citer, comme exemple significatif, l’Assemblée générale de la Conférence des Églises chrétiennes tenue au mois de mai 2018 à Novi Sad en Serbie, qui a délibéré sur la vision que les Églises européennes se font d’une Europe de paix, de solidarité, de justice et de respect envers tout être humain et envers la création qui nous environne. D’ailleurs, l’Église pense qu’il est de son devoir d’encourager tout ce qui est mis réellement au service de la paix et qui ouvre la voie vers la justice, la fraternité, la véritable liberté et l’amour mutuel entre tous les peuples qui constituent la famille humaine une .

Vous comprenez tous le puissant message de dialogue, d’amour et d’unité qui en est issu, dans une région aussi sensible que celle des Balkans où les questions d’identité sont encore définies sur la base de la conscience et tradition religieuse.

Sans doute, la stabilité et le développement d’une coopération sincère assortie d’une communication soutenue des Églises et communautés chrétiennes sont aujourd’hui considérés impératifs pour envisager les problèmes majeurs qui tourmentent le monde contemporain, tels que la pauvreté, la crise de réfugiés, la guerre, les catastrophes naturelles et tant d’autres. Moyennant le dialogue – comme je viens de le dire – les Églises chrétiennes doivent s’efforcer et, à mon avis, peuvent obtenir des merveilleux résultats. En tenant compte des principes et valeurs communs de la foi chrétienne, découlant de l’Évangile du Christ, elles peuvent contribuer de façon déterminante au progrès, à la prospérité et à l’évolution de la culture européenne, à répondre aussi aux défis contemporains, en focalisant leur intérêt sur la personne humaine, sans discriminations linguistiques, raciales, sociales, économiques et religieuses.

Étant un pays intégralement orthodoxe avec une tradition séculaire dans la coexistence des peuples et des religions différentes (Thrace – islam et communautés juives), la Grèce peut et doit jouer un rôle déterminant. Elle peut s’avérer une source de stabilité et de stabilisation avec tout peuple voisin. Les principes d’amour, de dialogue, de progrès vers la cohésion européenne et d’occasions énergétiques peuvent faire de mon pays un protagoniste crucial dans l’aire du bassin méditerranéen.

Nul n’est de trop ! J’ai la conviction que tout ce que le pouvoir public chaque fois en place n’est pas en mesure d’accomplir, l’Église de Grèce peut y suppléer, toujours dans le respect du principe des rôles distincts, sans récriminations ni mésintelligences causés par des ambitions personnelles, alors que l’amour envers la société et la patrie peuvent parfaitement servir de terrain commun de rencontre et de coopération. L’interpénétration n’a jamais nui à personne : la convergence des forces, la collaboration et le parcours commun d’idées différentes qui se retrouvent dans le dénominateur commun que doit être l’être humain.

En un mot, l’Église de Grèce, en collaboration avec le Patriarcat Œcuménique, et les autres Églises orthodoxes peuvent contribuer, de façon décisive, à la paix et à la sécurité des sociétés et des citoyens. Elles peuvent contribuer à la rencontre des trois continents et à la coopération interculturelle, grâce à leur expérience séculaire dans le dialogue avec les diverses religions du monde. Ne sous-estimez pas le fait religieux. En faire un usage judicieux sans en abuser peut nous offrir un monde meilleur, plein d’espérance et de force pour l’avenir.

Dans l’orthodoxie, nous avons la force d’accepter la vérité d’autrui, de mettre en avant le bien commun et de contribuer, comme je viens de le dire, à la paix et à la sécurité ; au sein d’une Europe unie, plus démocratique et pacifique pour ses citoyens ; plus puissante, en vue d’intégrer un nombre important de réfugiés sans préjudice de son identité et de ses racines. Le processus est en cours, le voyage a commencé, poursuivons-le ! Nul n’est de trop.

Je vous remercie.

Ὁ ΜΗΤΡΟΠΟΛΙΤΗΣ Ν.ἸΩΝΙΑΣ και ΦΙΛΑΔΕΛΦΕΙΑΣ ΓΑΒΡΙΗΛ